Dix poèmes d’Édouard ROSSET-GRANGER dédiés à Marcelle (Septembre 1902 au 1er Octobre 1903)

 

Éperdument amoureux de celle qui partagera désormais sa vie à partir de l’été 1902, Paul Édouard Rosset-Granger écrira une dizaine de poèmes à sa muse, Marcelle.
Ces poèmes manuscrits furent assemblées par feuillets (18 sur 27 cm) et reliés entre eux par un petit ruban bleu clair.

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A ma chère Marcelle

Peut être un jour lisant ces vers
En rirez-vous, ô fille d’Eve.
Hélas ! Ici bas tout s’achève ;
Rien de stable en cet univers.

Mais si tu ris, mon amoureuse,
Tant mieux ! C’est qu’à ce moment-là,
Tu seras encore plus heureuse,
Et je préfère autant cela.

Si pourtant tu devenais celle
Qui raille nos baisers perdus,
Raille les doucement, Marcelle,
Songe à ceux que tu m’as rendus !

31 octobre 1902

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Acrostiche

Mes yeux l’on désirée entre toutes sans peine,
A son air, à sa taille, à son écharpe au vent,
R elevée, et formant derrière elle souvent
C un nuage blanc qui contourne sa traine.
E lle marche… son pas semble à peine frôler
L e sol… et l’on dirait qu’aux femmes les plus belles
L a fantaisie un jour lui prit de se mêler
E t que, déesse, elle a peine à cacher ses ailes !

Septembre 1902.

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Sonnet

J’ai de mes doigts tremblants dans l’or de ses cheveux
Encadré de son cou l’albâtre qui se plie,
Et je suis enivré sur sa bouche pâlie
Du baiser de sa lèvre au miel délicieux.

Dans le cristal humide et pur de ses grands yeux
J’ai rafraîchi ma vue en extase ravie,
Et sur ses seins de neige, à peine épanouie
J’ai butiné la fleur d’un fruit mystérieux.

Et nous avons mêlé, l’un à l’autre liés,
Et frémissant tous deux d’une même caresse,
Nos êtres éperdus, nos êtres oubliés…

Mais depuis, descendu de ce sommet d’ivresse,
J’ai compris que j’étais vaincu par la beauté
Et qu’un peu de mon cœur en elle était resté.

Octobre 1902.

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Détresse

Vous êtes mon souci, cependant je vous aime ;
Toute heure de ma vie est venue avec vous.
Je voudrais oublier et chasser de moi-même
De nos beaux jours d’été les souvenirs si doux.

Éperdu, je vous fuis, ô femme que j’adore,
Et demande la paix au silence des bois
Où je ferme les yeux pour mieux vous voir encore,
Où la chanson du vent m’apporte votre voix.

Oh ! Le fatal baiser qui de vous me sépare
Et nous devrait unir pourtant plus que jamais !
Le divin abandon si complet et si rare
Où j’ai laissé ma vie en vous, vous que j’aimais !

L’avez-vous partagé ? Dis, la volupté louche
T’a-t-elle seulement fait crier de plaisir
Quand nous étions tous deux enlacés sur ma couche
Où je cherchais en moi la mort de mon désir ?

Ne t’a-t-elle pas fait dans le même délire
Balbutier un nom qui n’était pas le mien ?
Étais-tu toute vraie, ou me faut-il maudire
L’heure où notre baiser nous forgeait un lien ?

Oh ! Douter ! Ne jamais pouvoir en ta pensée
Lire, quand tes deux bras s’ouvrent en un accueil
Quand je te tiens sur moi souriante bercée,
Ou quand tu pars en te retournant sur le seuil !

Je ne saurai jamais… mais ma vive tendresse
Plus grave t’environne et se change en pitié,
Et, débordant sur toi de mon âme en détresse,
Mon amour s’agrandit de toute une amitié.

Poursuivi par ton ombre, affolé par la fièvre,
Je me retourne enfin vers l’objet de ma peur,
Et me recours suprême est de sentir ta lèvre
A ma lèvre et ton cœur battre contre mon cœur.

Car, hélas ! Je me sens bien en cette peine extrême
Qu’il n’est pour ranimer le pauvre cœur transi,
Qu’un rayon de tes yeux, qu’un mot dit par toi-même
Et que toujours je t’aime, ô mon charmant souci.

17 octobre 1902.

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Fièvre

Souvent, près de son lit, tenant sa frêle main,
Quand de ses maux la vue augmentant ma souffrance,
J’ai compris toute douleur, hormis l’absence,
Peut trouver son recours au pauvre cœur humain.

Car dans ses yeux si doux, agrandis par la fièvre,
Où je fixais les miens par les larmes voilées,
J’ai su lire des mots que me taisait sa lèvre,
Et que dans un regard elle m’a révélés.

Mots tout remplis de sa charité féminine,
Si vaillante en ce pur et muet entretien,
Où venait un sourire au bord de sa rétine
Pour amoindrir mon mal en me cachant le sien.

Octobre 1902.

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Pardon

Portes de la douleur écloses dans tes yeux,
          Et qui tombaient sur ma poitrine,
Pour un reproche injuste et trop affectueux
          Venu de mon humeur chagrine.

Larmes que je séchais de mon ardent baiser,
          Et qui me brûlaient à la lèvre,
Je sentirai toujours votre trace causer
          En moi des mouvements de fièvre.

Pardonne : ce moment était fatal et doux
          Car l’amour, hélas !, veut qu’on pleure ;
Il lui faut le tourment pour qu’en nous il demeure,
          Il est tyrannique et jaloux.

Mais le poids de ses pleurs est lourd et précieux
          A mon pauvre cœur qui l’endure
Est désormais en fait la plus chère parure…
          Pertes de la douleur écloses dans tes yeux !

1er novembre 1902.

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Prière du soir

Hier, à deux genoux, oubliant sur la mienne
Ta lèvre défleurie, en un grave baiser,
J’ai fait à Dieu, le suppliant qu’il s’en souvienne,
Ma prière du soir pour ma crainte apaisée.
Et je disais : – Seigneur vous avez sans aucun doute
Votre dessein formant cet être radieux
Que vous m’avez permis de trouver sur ma route
Et qui cicatrisera mon cœur avec ses yeux.
Vous avez de sa vie ensoleillé ma vie,
Et ce soir, où ses bras me forment un collier,
Vous nous voyez tous deux n’ayant plus qu’une envie :
Celle de vivre ensemble et ne plus délier
Nos cœurs qui se sont joins, nos lèvres qui s’unissent.
La voila cependant sur un lit de douleur…
Voudriez-vous sitôt que nos beaux jours finissent ?
Guérissez-là, guérissez-nous vite, Seigneur.
Et ta lèvre essayait un baiser et mi-close
Disait comme « un amen » la phrase des amants :
« Je t’aime ». A nos regards, repris-je, ô Dieu, si j’ose
Auprès de cette enfant me montrer mes tourments,
Si je m’incline ainsi le front sur cette femme
Et fais de sa beauté l’autel de ma ferveur ;
C’est que vous savez bien, vous qui lisez dans l’âme,
Que lointaine elle m’est plus près du cœur.
Sans croire à la vertu d’une phrase latine,
Sans choisir le moment où vous me puissiez voir,
Où je suis, devant vous, j’adore et je m’incline.
Exaucez-moi Seigneur et me rendez l’espoir.
              De nouveau j’entendis, plus douce qu’un murmure
Ta voix où s’exhalaient les mots qui pâlir
Et que redit à chaque aurore la nature
Au soleil  qui la vient féconder et fleurir :
« Je t’aime »
                          Et je compris que la seule prière,
Par laquelle on comptait au grand esprit d’amour,
C’est d’aimer, c’’est d’ouvrir les bras sur la terre
Sans donner tout son cœur ne pas vivre un seul jour.
Je m’écriai : Seigneur, mon âme dans l’attente
A jusqu’ici cherché sans vous trouver encore,
Et je vous entrevois enfin en mon amante
Comme à travers la mie on voit un rayon d’or.
Je poursuivi alors mentale ma supplique,
Jouant comme une offrande agréable à ce Dieu
Notre mortel baiser qui s’envola mystique
De ton lit de souffrance à l’introuvable lieu.
               Et dans le grand silence, à ce moment suprême,
Pour la troisième fois, en un soupir, monta
De ton cœur à ta lèvre en tendre cri « Je t’aime »,
Et de nous deux, c’est toi que le ciel écouta.

19 février 1903.

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Inquiétude

Tu m’aimes et pourtant je reste soucieux :
Ton charme m’environne et ta beauté m’enivre,
En mon être éveillé c’est toi que je sens vivre
Et que je veux heureuse, enfant, pour être heureux.

Hier encore je souffrais et cherchais anxieux
A lire en ton regard, ainsi que dans un livre,
Si mon destin, serrait d’errer ou de te suivre…
Tes lèvres m’ont guéri d’avoir connu tes yeux.

Mais j’ai peur, ô la plus charmante des maitresses,
Si toute joie exige une peine en retour,
Que nos cœurs désunis ne soient meurtris un jour.

Alors bien des sanglots lasseront nos caresses.
Mais qu’importe ! Je t’aime. Oublions dans l’amour
Que nos baisers sont les jalons de nos détresses.

Mai 1903.

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Tes yeux

Tes yeux mystérieux de nuance changeante ;
Gris à l’aube et d’azur marin au grand soleil,
Se muent en saphirs quand la lune en éveil
Jalousement s’y vont mirer et les argente.

Dans l’alcôve, jusqu’à l’aurore diligente,
En un pâle rayon à l’étoile pareil,
Ils gardent la lueur qui pendant le sommeil
Fait monter à tes cils ton âme intelligente.

C’est par eux désormais que sont les miens charmés ;
Ils ne connaissent plus les visions funestes
Et je marche, guidés par tes beaux yeux aimés.

Ainsi va la phalène à travers les ténèbres ;
Mais elle ne voit que le phare embrasé
Où peut brûler son aile en un trop long baiser.

Juin 1903.

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Dodo !

Viens, l’ange du sommeil ce soir touche ton front,
Mes genoux sont pliés et mon épaule est prête,
Clos tes yeux, tes grands yeux où la mer se reflète,
Comme un enfant chéri mes bras te berceront.

Oh ! Ne t’excuses pas – si ce n’est d’être belle
A me faire oublier tout lorsque je te vois.
Repose, mon amour, et je tairai ma voix,
Mon regard seul dira : fais ton dodo, Marcelle !

Entoure de tes bras mon cou tendu vers toi,
Et empourpre ma joue aux roses de ta joue.
De tes cheveux épars, où l’écaille se joue,
Laisse les anneaux d’or s’enrouler à mon doigt.

Ta respiration, en un discret murmure,
Soulève ton beau sein et je sens sa chaleur.
Oh ! Ne l’écrasons pas. Près de ta lèvre en fleur
Je veux régler mon souffle à ton haleine pure.

Que ton être charmant en ses souples contours
Épouse en se pliant mon corps, docile esclave
Qui s’y prête, et voudrait à celui qu’il enclave
Faire un coussin plus doux que le plus doux velours.

Ne t’inquiète pas de te croire pesante :
Dors ! Je suis point las d’un aussi doux fardeau.
Pour t’aimer plus que moi, dans un songe nouveau
Trouve, si tu le peux, une âme plus aimante.

Entre tes bras liés, quand comme mon bonheur,
Je veille et mon regard, extasié, s’égare
Sur toutes tes beautés, et pareil à l’avare,
Je compte le trésor que je tiens sur mon cœur.

1er Octobre 1903.

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